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19 mai 2009

J.-B. Bernadotte, histoire d'un républicain devenu Roi.

Statue__questre_de_Bernadotte (1)

Bernadotte, quelques pistes pour comprendre..

"Est-ce dans les mots de république ou de monarchie que réside la solution du grand problème social ?" se demande Robespierre qui a aussi dit sous la monarchie constitutionnelle : "On m'a accusé au sein de l'Assemblée d'être républicain, on m'a fait trop d'honneur, je ne le suis pas. Si l'on m'eût accusé d'être monarchiste, on m'eût déshonoré, je ne le suis pas non plus" (1). Mais derrière la rhétorique, on connait l'importance des débats sur la nature du régime en 1792. Les choix sont à partir de cette période assumés : républicains montagnards, royalistes constitutionnels, ultras et naturellement modérés... Mais peut-on être, tour à tour, républicain et royaliste ? Jean-Baptiste Jules Bernadotte (1763-1844) en est un exemple déroutant et singulier.

Bernadotte est un sous-officier français que la Révolution a fait général. Ses accointances avec Bonaparte lui font encore gravir d'autres échelons : il devient ministre, ambassadeur puis maréchal. Il se fâche avec Napoléon mais gagne la confiance de Charles XIII de Suède qui lui propose de l'adopter (1810) et de lui succéder... sur le trône de Suède.

Idéaux et langue de communication

Il n'est plus question alors de discours républicains ou du serment de combattre la tyrannie qu'il a prêté sous la révolution. Il conquiert à la tête de ses nouvelles troupes la Norvège aux dépens du Danemark. Quid du droit des peuples à choisir leur régime politique ?

Bernadotte ne parvient pas à apprendre le suédois et tente de donner une place importante au français à la cour de Stockholm. Ce n'est pas le premier souverain à agir de la sorte. Mais pourquoi ne parle-t-il pas cette langue ? Les études historiques dont nous disposons ne fournissent pas de réponse affirmative. Certains pensent que Bernadotte, en bon béarnais francisé, a intégré le mépris des autres idiomes que le français (à commencer par ceux de sa région natale) et ne fournit pas d'effort pour apprendre le suédois... Ce type d'affirmation est trop rapide et oublie que Bernadotte a pu monter sur le trône parce qu'il a prété une grande attention aux révolutionnaires suédois hostiles à Gustave IV alors que Napoléon lui commande de marcher sur le pays. De plus, le suédois est une langue officielle et jouit à ce titre d'un prestige que d'autres langues n'ont pas. Il faut donc bien se garder d'exporter des préjugés en histoire. Bernadotte n'a certainement pas eu la nécessité de se servir d'une langue autre que le français qui est alors la langue utilisée prioritairement dans les cours européennes (2).

Bernadotte_portrait (2)

Informations contradictoires.

Puisqu'il est question de préjugés, l'occasion se présente de se moquer un peu de Wikipedia. L'article consacré à Bernadotte (version du 18 mars 2009) affirme d'abord : "Pour autant, il a contraint l'administration des deux royaumes et la Cour à utiliser le français, puisque lui-même a toujours refusé d'apprendre le suédois et, a fortiori, les langues norvégiennes." Puis quelques lignes plus loin, le lecteur attentif peut lire : "Ces archives sont totalement en français car Bernadotte, malgré ses efforts, n'a jamais maîtrisé le suédois et fit systématiquement traduire tous les documents de son administration en français." Refus ou efforts ? Bel exemple des limites de l'écriture collective wikipedienne. Les auteurs (anonymes) ne se lisent pas attentivement entre eux et écrivent des phrases de sens contraire d'un paragraphe à l'autre. Le pire est que ni l'une, ni l'autre des affirmations n'est sourcée et que la place du doute (essentielle en histoire) est totalement oubliée...

Faut-il juger Bernadotte ?

Enfin, la prudence, autant que l'honnêteté, exige de se garder d'une conclusion péremptoire sur la vie et les contradictions de J.-B. J. Bernadotte. Il n'est plus utile de peser le pour et le contre car cela nous éloigne vraiment de la compréhension du personnage. Sa vie doit être située dans une époque complexe où les réformateurs ne sont pas d'un seul côté. Une bonne contextualisation peut nous épargner des débats inutiles. Bernadotte, en changeant clairement de camp n'a pas le choix de la "réaction" car la royauté n'est pas forcément synonyme de régression.

Les réformes républicaines n'arrivent pas du jour au lendemain après des siècles d'immobilisme. Un exemple : la République (française) a apporté le code civil aux polonais et ce code n'a été abrogé qu'en 1946, par les communistes. Il s'agit d'un fait historique indéniable mais on oublie souvent d'en préciser son contexte. En 1776, soit 28 ans avant 1804 et la promulgation du code français, le roi Stanislas II charge la diète polonaise de recevoir toutes les lois du pays. Le Code des lois judiciaires polonais est présenté en 1780 et il s'agit d'un des premiers codes civils du XVIIIe siècle mais qui se heurte à l'opposition de la noblesse attachée (en Pologne comme en France) au statu quo.

La bonne question scientifique n'est pas de savoir si Bernadotte est un traître (à la fois envers Napoléon et envers la République) mais de se demander s'il a continué en Suède à agir pour l'idéal qui était le sien. Les réponses ne manquent pas d'être encore fortement nuancées.

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A lire également sur ce blog : Une biographie pour "réhabiliter" Bernadotte : le livre de Guy Mathelié-Guinlet et Bernadotte a bien appris le Suédois 

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  • Notes :

1. Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, 1798-1874, vol. 2, 1889. / 2. Marc Fumaroli, Quand l'Europe parlait français, Le Livre de Poche, 2003.

  • Liens :

"J.-B. Bernadotte" sur Wikipedia. / Pour ou contre Bernadotte, quelques arguments.

  • Vous voulez en savoir plus :

Torvald Höjer, Bernadotte : Maréchal de France, roi de Suède, avant-propos d'André Chamson, Paris, Plon, 1971, 2 vol., 700 pp. chacun.

  • Légendes :

1. Statue équestre de Bernadotte (Charles XIV Jean de Suède). / 2. Le maréchal Bernadotte.

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Commentaires
A
Je partage évidemment votre remarque "Parler de trahison une fois qu'il est devenu suédois n'a aucun sens". <br /> <br /> A partir de la retraite de Russie, il évident que le plus sûr chemin vers la paix est d'écraser définitivement celui qui est à moitié vaincu et qui représente cette révolution tant décriée...<br /> <br /> Merci pour ces précisions M. Roche.
J
Des remarques :<br /> - D'après les biographies qui lui sont favorables (Plunket-Barton...) Bernadotte a appris et assez vite compris le suédois mais il ne voulait pas se ridiculiser par son accent et donc ne le parlait pas en public.<br /> <br /> - Parler de trahison une fois qu'il est devenu suédois n'a aucun sens. On ne peut trahir que les siens, il était devenu suédois (en accord avec sa patrie d'origine) et n'aurait pu trahir que la Suède. Napoléon lui-même l'a admis quelque part.<br /> <br /> - Bernadotte, au début de 1812, a supplié Napoléon de se montrer plus conciliant.<br /> <br /> - à partir de la Retraite de Russie, tout le monde bien informé (y compris Talleyrand, etc.) aspirait à la paix et comprenait que le chemin le plus court vers la paix passait par une défaite de Napoléon.<br /> <br /> J Roche
R
G. Couvert a écrit : "Patois et langues sont deux choses différentes et assez clairement distinctes en linguistique." <br /> <br /> Réponse : Aucun linguiste n'a jamais écrit une ligne sur la distinction entre langue et patois puisque le patois est le dialecte d'une langue. Un patoisant parle une langue minoritaire, on peut se moquer de lui et lui jeter des tourbes de terre à la tête mais ça ne changera rien puisque "langue" et "patois" font partie du même phénomène linguistique : parler une langue !<br /> <br /> Le patois est symboliquement distinct de la langue officielle qui est la seule à bénéficier de la reconnaissance culturelle.<br /> <br /> Renart.
C
Patois et langues sont deux choses différentes et assez clairement distinctes en linguistique.<br /> Quoiqu'en pense les anti-négritude Senghor à raison de dire que le créole est un patois (comme le Pidgin).<br /> Il est toujours possible de tirer à vue sur l'Abbée Grégoire, mais juger des positions intellectuelles d'un temps avec la conscience et la connaissance d'aujourd'hui n'a guère de sens ; cependant c'est grâce à sa vison de l'universalité que l'Abbée Grégoire fut un ardent défenseur de l'abolition de l'esclavage. C'est cette même vision de l'universel qui conduisit les hussards noirs de la république à contraindre leurs élèves à utiliser le Français, langue de l'ouverture sur le monde.<br /> Certains parlers occitans étaient devenus des patois de français (comme le Cht'i) et la langue occitane est une réinvention du XIXeme (la petite et la grande patrie disait Mauras - je crois), aujourd'hui quelques illuminés, crypto-pétainistes de gauche, tiennent le haut du pavé toulousain avec leur occitan d'opérette, mais en vérité le nombre de locuteurs reste faible (100 fois moins que les arabisants !). C'est d'ailleurs notable de voir que les mouvements régionalistes ont tous pour origine la droite (souvent extrême comme pour les Bretonisants), les nazis les ont subventionés et encoragés, aujourd'hui c'est l'Europe (der gross Europa) et diverses fondations allemandes ; je tiens à disposition des curieux la carte ethnique de l'Europe publiée par ces organisations en 1994 (quasi-identique à celle de 1934) et bine proche du découpage inventé pour les élections européennes.<br /> J'ai simplement indiqué que Bernadotte avait trahi Napoléon et que le sort de l'Empereur eu pu être différent -pour un temps- sans l'absence de soutient des Suédois.
R
Merci pour cette réaction spontanée et vive mais l'article n'a pas la portée générale que vous lui attribuez. Il s'agit simplement de situer Bernadotte dans son temps et de voir en quoi certaines interprétations sont avancées sans pouvoir être étayées (cf. : "Ce type d'affirmation est trop rapide", etc.). Je ne pense pas qu'on puisse affirmer que Bernadotte ait méprisé le suédois. Il se peut qu'une lettre dans une archive dise le contraire et dans ce cas, je publierai un nouvel article pour apporter toute précision utile.<br /> <br /> Quant à la question des langues régionales (patois à l'époque), elles étaient considérées alors comme des dégradations du français et non comme des langues à part entière. Le "Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois" de l'abbé Grégoire est assez clair sur la question. <br /> <br /> Concernant la construction de la notion de "traître" : La trahison est un vieux serpent de mer de l'histoire politique, le dénommé "traître" part à l'étranger mais peut parfois revenir et faire passer les autres pour des "traîtres". Qui est le traître ? Bernadotte ? Louis XVIII ? De Gaulle ? Thorez ? Le terme de traître ne permet pas de nuancer un propos et je ne veux donc pas l'employer concernant un de ces personnages historiques. Ce mot me semble épouser complètement un point de vue dominant partiel et à un seul moment donné sans rendre compte de la multiplicité des interprétations historiques à un moment donné et dans la profondeur historique.
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