Une nouvelle forme de désobéissance civile ?

Erwan Redon est en passe de devenir l’inconnu le plus connu du moment. Ne le connaissez-vous pas ? Depuis quelques semaines des affiches provenant d’un comité de soutien à Erwan Redon ont été placardées Erwan_Redonsur les murs parisiens (voir la photographie ci-contre), peut-être n’y avez-vous pas prêté attention. De quoi s’agit-il ? L’homme est instituteur à Marseille et refuse d’être inspecté pour toute une série de motifs politiques que vous trouverez expliqués plus longuement sur le site de son comité de soutien. Nous ne pouvons que respecter la force de caractère d’un jeune homme qui a le courage (vertu ancestrale s’il en est comme le dit Vincent Delecroix) d’aller jusqu’au bout de ses engagements, quitte à risquer une lourde sanction le 7 juillet prochain lors d’une commission disciplinaire. Le 10 juin dernier, Erwan Redon rendait public une lettre (1) dans laquelle toutefois il ne précisait pas clairement les raisons qui l’ont poussé à refuser l’inspection, si ce n’est attirer l’attention sur l’odieuse « chaîne manufacturée d’enfants » qu’est devenu le système scolaire. Mais pourquoi le fait d’accepter une inspection remettrait-il en question ses idées et sa manière d’enseigner basée sur son refus de « collaborer à la construction d'un rapport au savoir compétitif » ? Pour lui, tout est lié et de plus, l’inspection n’est pas à même de prendre la mesure de la qualité d'un enseignement. Ce qui n’est pas faux, sachant que certains enseignants du secondaire sont inspectés tous les trois ou quatre ans pendant une heure…

Le précédent Papinski ?

Pour justifier l’action d’Erwan Redon, les sites qui prennent fait et cause pour l’instituteur marseillais allèguent souvent le « précédent de l’affaire Papinski ». Il y a pourtant des différences fondamentales entre ces deux affaires (mais peut-on déjà parler d’affaire Redon ?) puisque Papinski n’a pas refusé d’être visité mais a contesté le rapport qui a été fait après l’inspection. Papinski a bel et bien était victime d’une injustice (voir ci-dessous) mais Redon lui n’est victime que d’une injustice… par anticipation. Bien sûr, les désobéisseurs se placent dans le sillon intellectuel du mouvement initié dans les années 60-70 et qui a conduit à la circulaire du 13 d_sob_isseursdécembre 1983 qui dispose tout de même que « les enseignants, comme les autres fonctionnaires, doivent faire l’objet d’un contrôle de leurs activités ». Mais cette circulaire précise que l’enseignant peut refuser l’inspection, en conséquence de quoi il n’aura plus de note de pédagogique. Un arrêt de novembre 1993 du Conseil d’Etat précise « qu’un refus réitéré pourrait être considéré comme un acte d’indiscipline, qui pourrait faire l’objet d’une procédure et d’une éventuelle sanction disciplinaire » (2). Autrement dit, la circulaire autorise un refus motivé (à cause par exemple d'un désaccord avec un inspecteur) mais pas un refus par principe. Le cadre juridique justifiant l'action d'Arwan Redon semble donc fragile et sa défense un peu plus encore : « Si fonctionnaire je suis devenu, en acceptant une part de contrainte, ce n'est pas pour autant que je considère que je dois obtempérer devant tout ordre quel qu'il soit. » Mais de l'autre côté de la barricade, nous nous demandons quels seraient les arguments juridique et moraux pour renvoyer un instituteur qui, jusqu'à preuve du contraire, n'a pas commis de faute professionnelle grave mais qui fait preuve de mauvaise volonté dans l'application des programmes et refuse d'être évalué par un "supérieur". Le cas est donc défendable. Même le journal L’Humanité, qui d’habitude vante les vertus du contrôle étatique (en matière financière par exemple) et de la neutralité des fonctionnaires (en matière religieuse...) défend ici le droit d’insubordination et le droit d'interpréter dans un sens personnel les dispositifs de l'Education Nationale (aide personnalisée, programmes...) (3)

Et les sciences humaines ?

Parlons maintenant de sciences humaines pour prendre un peu de recul sur l’événement. Les travaux sociologiques de Maryvonne David-Jougneau sont les seuls concernant ce domaine. L’auteur a aussi publié un essai stimulant qui lui a permis de relire la tragédie grecque avec les outils conceptuels qu’elle a forgé : Antigone ou l’aube de la dissidence. Ses études et notamment sa thèse sont extrêmement intéressantes mais ne nous satisfont pas sur quelques aspects méthodologiques. Maryvonne David-Jougneau établit une typologie de la dissidence selon trois modalités : la dissidence éthico-religieuse antique (Antigone…), la dissidence politique (Sakharov, etc.) et la dissidence institutionnelle. Elle propose sur ce dernier point un scénario de la dissidence en plusieurs temps : l’affrontement institutionnel, l’appel au peuple et la réintégration (avec les problèmes des modalités de la réhabilitation qui sont liées). A notre sens, cette typologie est fondamentalement biaisée puisqu’elle conduit à n’étudier que les dissidents qui passent la barrière médiatique et arrivent à s’organiser pour se défendre. Il nous semble qu’il ne s’agit que de l’écume ou de la partie émergée de l’iceberg car beaucoup de dissidences passent inaperçues. De plus, cette typologie est totalement a-historique et oublie que la dissidence évolue en même temps que les institutions. Les seuils de tolérance de la contrainte évoluent, comme le montre d’ailleurs le cas d’Erwan Redon qui provoque la dissidence alors que Papinski a été contraint de sortir du rang. Le premier étant une forme d'insubordination (plus de que de dissidence) qui n'a pas été prévu dans sa typologie.

Qu'est-ce que l'affaire Papinski ?

Revenons donc un instant sur « l’affaire Papinski » qui défraya la chronique en son temps. Jacques Papinski contracte une tuberculose qui lui barre la route des études supérieures, il devient faute de mieux coffreur puis chef d’équipe dans le bâtiment. Il est ensuite employé sur des bases américaines où il apprend l’anglais. Cela lui permet de devenir réceptionniste bilingue au Ghana. Il rentre en France pour commencer des études de langues, réussit son année de propédeutique (année préparatoire à l’entrée à l’université) et réussit une licence. A cette époque (1962), la licence permettait de devenir professeur dans le Premier cycle du Secondaire (les collèges) à condition toutefois d’obtenir l’aval de l’académie. Mais l’inspecteur qui assiste à un des ses cours (il est d’ailleurs arrivé en retard la première heure) le rétrograde au rang d’instituteur, une pratique autorisée alors. Jacques Papinski est désemparé car les charges de travail ne sont pas les mêmes entre le collège et l’école élémentaire et ne lui permettent plus de continuer ses études à l’université. De plus, l’inspecteur ne connaissant pas l’anglais fait reposer sa décision sur une argumentation pour le moins discutable : il reproche à Jacques Papinski de prononcer l’anglais à l’américaine. Pour dénoncer cette injustice, Papinski écrit un livre, le Boui-Boui, où il dénonce non sans humour les affres de son inspection, en citant nominalement les personnes incriminées. L’inspection lui propose d’étouffer l’affaire s’il s’excuse mais Jacques Papinski refuse. Il est alors déféré devant une commission paritaire (10 cadres de l’Education Nationale et 10 syndicalistes) qui le radie à l’unanimité et lui interdit d’enseigner à vie, y compris dans le privé. Un tel jugement révolte le principal intéressé qui tente de mobiliser l’opinion publique. Il reçoit un soutien actif des parents d’élèves qui créent un collectif. Ils sont rejoints par l’Ecole Emancipée et par divers associations tenantes d’une nouvelle pédagogie. L’affaire prend de l’ampleur au point que Jacques Papinski est reçu en décembre 1974 par le nouveau président de la République, M. Valéry Giscard d’Estaing. Le Conseil Supérieur de l’Education lève son interdiction d’enseigner et demande sa réintégration comme maître-auxiliaire… Seulement, Jacques Papinski ne veut pas être instituteur et demande en vain sa réintégration comme professeur de collège, ce qu’on ne lui accorde jamais.

Papinski / Redon : continuité ou changement de lutte ?

Erwan_RedonJacques Papinski et Erwan Redon, un seul et même combat ? Difficile à dire. En apparence on peut le penser mais pas dans les faits. Le premier a montré l'absurdité d'un système où un inspecteur sans compétence réelle pouvait évaluer un professeur qui en savait plus que lui dans le domaine enseigné. Avec la publication d’un livre blanc en 1975 suite à l’affaire Papinski, l’affaire passe du particulier au général. A l’inverse, Erwan Redon tient lui dès le début un discours plus général et justifie son action particulière par son analyse (contestable) de l’éducation nationale. Il n’est pas victime d’une injustice initiale car la circulaire du 13 décembre 1983 et son interprétation par le Conseil d’Etat ne lui permettent pas de refuser systématiquement l’inspection. Il se met donc lui même en dehors des règles de son entreprise de service public. Toutefois, si le 7 juillet, il venait à être licencié, les deux histoires pourraient se rapprocher si son insubordination était punie plus durement qu'en proportion à la faute commise. Autrement dit, est-ce qu'un refus pendant trois ans d'une inspection doit être puni d'une sanction du quatrième groupe (révocation ou mise à la retraite d'office) ? Nous ne le croyons pas et Erwan Redon aurait les moyens d'annuler sa sanction en déposant un recours.

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Notes : 1. Marseille 89, 10 juin 2009. / 2. Site du SNUipp05. / 3. Christophe Deroubaix, Erwan Redon, puni pour avoir désobéi ?, L'Humanité, 16 juin 2009

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Post-scriptum : Quelques précisions concernant d'abord la pétition en faveur d'Erwan Redon qui a été signé par Philippe Meirieu (ah ?), Jean-Gabriel Cohn-Bendit, Noël Mamère, Sami Bouajila, Laurent Cantet, Robinson, Salomé et Jean-françois Stevenin, Imhotep (IAM) ou Karine Viard, etc. : [ici]

Eléments bibliographiques concernant Maryvonne David-Jougneau : M. D.-J., Contribution à une théorie de la dissidence à partir de quelques cas, 1987. / M. D.-J., Le Dissident et l'institution : ou Alice au pays des normes, 1989. / M. D.-J., Antigone ou L'aube de la dissidence, 2000.

Vous pouvez aussi lire en ligne l'article de Maryvonne David-Jougneau, "La dissidence institutionnelle : une approche sociologique", in Revue de sociologie française, 1988, vol. 29, n° 29-3, pages 471-501 : [ici]