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"La France présidente" (2007).

Lors d'une dernière chronique, nous avons abordé la question du passage (ou "tournant") de la propagande à la communication au sein du Parti Socialiste. Nous n'avions pas alors eu le temps de revenir sur la stratégie mise en oeuvre lors de la dernière campagne présidentielle et notamment sur ce slogan : "La France présidente".

La France présidente.

Que signifie concrètement cette personnification ? En restant à un degré d'analyse basique, il semblerait que chacun des français soit destiné à être président à travers la candidate du PS. Cette phrase nominale rappelle dans sa construction le titre du livre des mémoires de Maurice Thorez, "le fils du peuple" puisque, là encore, les français étaient appelés collectivement à accomplir quelque chose de singulier : en l'occurrence assurer la paternité de Maurice Thorez. L'ambiguïté du titre communiste réside dans l'acception choisie au mot "peuple" : s'agit-il de l'ensemble des électeurs (le peuple au sens juridique) ou de la partie la moins aisée d'une population (au sens péjoratif) ? Peut-être les deux.

En 2007, en revanche, il n'y a pas d'ambiguïté sur le sens de chacun des mots du slogan, c'est toute la France qui est appelée à devenir présidente. Cette simplicité est une des forces du slogan. Mais comme rien n'est parfait, "la France présidente" est aussi une rupture sémantique, parfois jugée malheureuse, dans la mesure où la France "s'incarne" dans une fonction au lieu "d'être représentée". Cette summa divisio nous renvoie à des débats sur la différence du statut du chef d'Etat dans l'Ancien Régime et le Nouveau. Le peuple ne peut pas "s'incarner" dans un régime démocratique puisque l'élu est par définition un représentant. De ce fait, nous observons une ambiguïté sur le sens général de la "la France présidente" alors que tous les mots sont simples.

Si nous avons souligné une imprécision génante pour l'électeur, il est nécessaire de pointer une réussite de ce slogan sur un autre aspect : être en accord avec un thème central de la campagne, celui de redonner au peuple la parole. La cohérence est aussi un critère pour juger de la validiter d'un slogan électoral.

Un autre aspect important, pour le moins à nos yeux, est sur lequel il n'est pas facile de dire si c'est une qualité ou un défaut, est la boucle symbolique que forme le slogan : la France se préside donc elle vote pour elle-même en votant pour quelqu'un car cette personne en est l'incarnation, etc. Il s'agit d'une forme courte de "La France se préside" : le verbe pronominal introduit la répétition par le pronom réfléchi. La France présidente est un slogan-miroir qui ne donne pas de perspective autre que la diffraction du moi à l'infini. A l'inverse, nous pouvons interpréter la boucle symbolique comme un essai de recomposition de l'image présidentielle, une et multiple à la fois et qui permet aux derniers d'être cette fois les premiers

L'analyse d'Alain Rey.

Alain Rey dans son Lexi-com' (2), en produit une analyse rigoureuse et savoureuse : "(...) Dans la mesure, écrit-il, où la charge présidentielle est une et indivisible, comme la République, elle annonce à ses électeurs l'incarnation, et de la Patrie, et de la République en une femme (...). Nouvelle transsubstantiation de la nature nationale française en une humanité féminine, immédiatement annoncée par un féminin grammatical évident. Ce qui laisse à entendre que si, par aventure, c'était un homme que les électeurs français portaient à ce poste suprême, la France ne serait que "président", par une grave faute contre la grammaire." (3)

Cela est juste puisque qu'aucun candidat ne peut changer le genre féminin du mot "France". La remarque d'Alain Rey sur la patrie mérite d'être soulignée. Il y a un paradoxe sous-jacent à voir la patrie (les pères) incarnée par une femme. Mais n'est-ce pas aussi finalement se placer à égalité avec Marianne ?

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A lire sur ce blog : Le tournant de la communication au Parti Socialiste. 

Notes : 1. Ségolène Royal le 22 avril au soir après le premier tour des élections présidentielles. / 2. Alain REY, Lexi-com', de bravitude à bling-blingbling-bling, Paris, Fayard, 2008, 302 pages. / 3. Ibid, page 181.