Le "tournant de la communication" au Parti Socialiste

(1979-2005).

L'OURS et la fondation Jean Jaurès organisaient le mercredi 3 juin, une table ronde avec Anne-Catherine Franck, ancienne secrétaire nationale socialiste aux entreprises en 1979 puis à la communication (1983-87, 1988-91 puis 1997-2005). Le regard d'A.-C. Franck est fort éclairant sur les changements qui se sont produits ces trente dernières années au sein du Parti Socialiste. Je n'entends pas ici écrire un résumé des propos de la conférencière ou des interventions de Frédéric Cépède ou de Gilles Morin mais commenter rapidement le fond de leurs interventions.

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Professionnalisation de la communication.

generation_mitterrand88L'essentiel des propos a tourné autour de l'idée que le Parti Socialiste a abandonné sa communication à des professionnels. Ces derniers dictent une nouvelle façon de conquérir l'opinion qui amène a reconsidérer la manière même dont le parti s'engage sur des sujets précis. Mais il serait faux de dire que tout a changé sans réticence, sans difficulté et sans retour en arrière. A.-C. Franck insiste sur le fait que lors de la campagne présidentielle de 1974, quand les "communicants" arrivent pour la première fois, F. Mitterrand garde un ascendant : "il savait les tenir" précise-t-elle. La campagne "Génération Mitterrand" qui est une grande réussite est conçue par l'équipe de Jacques Ségala sous l'oeil attentif du candidat. A l'inverse, Lionel Jospin a un regard ambivalent sur le rôle de la communication. En tant que premier secrétaire, il accepte la campagne publicitaire de 1988 sur "la liberté, l'égalité et la fraternité" où des hommes et des femmes posent nues mais il rechigne à se mettre en scène. "Quand c'est juste, ça passe" dit-il, ce qui sous-entend que la communication "moderne" est inutile. Le fossé entre les communiquants et lui se creuse encore pendant la campagne de 2002.

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Pourtant beaucoup de dirigeants socialistes minimisent la professionnalisation de la communication au sein de leur parti. Il existe pourtant un prestataire de service "Solfé-communication" qui est spécialisé dans ce domaine. Les responsables du parti font maintenant du media-training. Mais la communication n'est pas un domaine sur lequel les hommes politiques aiment... communiquer. Le secrétariat à la communication n'est d'ailleurs jamais occupé par une personnalité politique.   

De la propagande à la communication.

Pour A.-C. Franck la propagande ne s'est jamais arrêtée même si le mot est connoté et inemployé aujourd'hui. Le secrétariat à la propagande a été remplacé nominalement par celui de secrétariat à la communication. La communication a en effet énormément changé sur plusieurs aspects : la "propagande" du parti socialiste dans les années 70 était "quantitative", c'est à dire basée sur le nombre de tracts distribués ou d'affiches collées alors qu'à l'inverse la "communication" est ciblée. Les slogans ont changé à partir des années 70 aussi et ne s'adressent plus à des classes mais à des individus. La communication au PS Blog_presidentielles6reste encore calquée sur la propagande dans sa vision descendante, d'où un certain malaise avec certaines initiatives de Ségolène Royal en 2007. Enfin, la communication au sein du parti est compliquée par l'existence de stratégies propres aux courants qui peuvent aller à l'encontre de celle du parti et donc nuire gravement à son message. Enfin, le militant ne joue plus aucun rôle dans la communication moderne dont les champs d'application sont les mass-médias. A ce titre, les brochures apportées par Frédéric Cépède sont éloquentes : celle de 1974, avant le basculement dans le domaine de la communication, s'intitulait "propagande et action militante". La brochure de 1977 intitulé "Communication politique et ses techniques" insiste encore sur la nécessité d'une formation militante et de leur présence importante pour relayer les idées du parti. Après le rôle du militant ne cesse encore de se réduire, lui qui "incarnait" le parti n'a plus de rôle vraiment défini puisqu'il n'est plus celui qui traduit pour l'extérieur le langage politique.

royal2007Au fond le Parti Socialiste a opéré un changement dans sa communication qui ne lui a pas toujours été bénéfique, peut-être faute de s'engager totalement dans ce nouveau jeu ou faute, sauf exception mitterrandienne, de s'entendre entre hommes politiques et publicitaires sur une stratégie acceptée par tous. Il est d'ailleurs difficile de mesurer l'effet d'une campagne de communication autrement que par les résultats électoraux eux-mêmes et qui ne sont qu'en partie le résultat d'une communication.

Enfin, il nous a semblé qu'une limite de la table ronde a été le peu d'aspects comparatifs avec la droite mais nul doute que pour eux aussi les années 1980 ont été les grandes années du "tournant de la communication". 

[Références par ordre chronologique dans le texte : La force tranquille, campagne présidentielle de 1981 / Gérération Mitterrand, 1988 / Avec Jospin, c'est clair, 1995. / Présider autrement une France plus juste, 2002 / La France présidente, 2007]

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