John_Scheid (1)

La politique des dieux.

A propos de John Scheid.

A l'instar de Paul Veyne (son prédécesseur au Collège de France), John Scheid est un penseur fécond qui nous invite à remettre en question ce que nous croyons savoir sur la société antique. Il a apporté un éclairage nouveau sur les liens qui unissent la religion et la cité. A ce titre, il nous permet de mieux comprendre, dans son contexte historique, la nature du pouvoir (de la famille jusqu’à l'empire) ou de la religion (de l’accomplissement d’un rite aux croyances qui n’en découlent pas forcément). Ces pages de carnet sont le fruit de lectures passionnées de ce grand historien.

Le débat sur la place de la religion dans l'espace public est en grande partie un héritage lointain. Les religions antiques n'ont pas été effacées par des siècles de christianisme sans marquer durablement ce dernier. De nombreux penseurs chrétiens (Tertullien, Isidore de Séville) ont affirmé que le christianisme a supplanté les religions polythéistes par sa capacité à donner sens au monde et à sauver l'âme contrairement au "paganisme" qui s'était limité à la répétition des rites sans apporter de salut. Mais quelles sont ces religions antiques que l'on connaît souvent plus par leurs contradicteurs que par ce qu’elles ont laissé ?

Les religions antiques ne recouvrent pas exactement des croyances définitives.

Pour les religions monothéistes, le sentiment religieux est la capacité d'un individu à croire alors que ce n'est que partiellement l'objet de la religion romaine. Le sentiment religieux antique, plus exactement la piété, consiste à perpétuer un lien collectif avec une ou des divinités. Une religion antique ne se pense pas comme potentiellement commune à l'ensemble de l'humanité, elle est fondamentalement propre à une communauté et n'est pas de caractère exclusif. Ce qu'on appelle aujourd'hui la "croyance" était alors propre à la personne ou plus exactement à la philosophie qu'elle choisissait.

Avoir la foi en revanche, à Rome il y a deux mille cinq cent ans ou aujourd'hui, est un acte de confiance (fides) envers un ou des dieux. Mais cette foi ne recouvre pas exactement la même signification chez le premier ou le second. Le Romain antique ne se pense pas comme quelqu'un sur lequel à rejailli la tâche d'un pêché originel et ne vit dont pas dans une culture de la pénitence. Ses croyances ne sont pas non plus uniques ni inspirées d'un seul livre : elles dépendent de lui. Certains comme Porphyre croient que la multitude des dieux ne découle que d'un principe unique, mais "cette croyance n'est pas à proprement parlé de la religion" rappelle John Scheid.

La piété antique se manifeste par le respect scrupuleux des formes inventées par les ancêtres qui ont tissé des relations durables entre les hommes et les dieux. Car la religion antique est avant tout un culte collectif (de la famille jusqu'à l'empire en passant par la cité) qui établit un lien sans chercher à distinguer ce que chacun pense dans son for intérieur. Sur ce point la différence est fondamentale.   

La religion antique n'est pas séparable du politique.

Il n'y a pas de clergé autonome dans la Rome antique car la religion ne vient pas des dieux par un message ou un texte sacré. Le clergé est le dépositaire d'une tradition collective qui met en lien les hommes et les dieux : il est donc à proprement parlé civique. Aussi les plus grandes autorités religieuses sont les consuls puis les prêteurs. Le collège des prêtres et le grand pontife à sa tête, ont un rôle d'expertise. Contrairement à ce qui est écrit ici, il est un peu rapide de dire que "le grand Pontife portait le titre le plus élevé de la religion romaine" car ce sont les consuls, les prêteurs et les sénateurs qui interprètent les prodiges ou les catastrophes. Donc, en l'absence d'un clergé autonome, les plus hautes autorités religieuses sont les hautes autorités politiques.

(à suivre)

1. Photographie extraite du site de la Bibliothèque Nationale de France.